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Sans issue ep. 1 – Jour 3

Salut à tous ! Nous sommes à trois jours de la sortie du premier épisode de Sans issue, une série littéraire de SF anticipation. Comme d’habitude, je vous propose donc de découvrir le début pendant trois jours. Prêts ? Go !

Gul se réveilla avant la radio. Ça ne lui arrivait pas souvent. En général, toute sa journée était rythmée par sa voix. C’était comme si elle avait toujours été là. C’était rassurant. Il resta couché à observer les rayons du soleil naissant se faufiler par les interstices des volets fermés. Il les regarda ramper. Doucement, si doucement.

Quand l’un d’entre eux arriva sur son oreiller, il se dit qu’il était temps de se lever. La radio n’allait de toute façon pas tarder à se déclencher. Il lança l’ouverture manuelle des volets et poussa la porte de la salle d’eau.

La douche était glacée ce matin. Gul essaya bien de lui faire cracher un peu d’eau tiède, mais il n’y avait rien à faire. Elle restait froide, quoi qu’il tente. Et c’est grelottant qu’il sortit de la cabine. Il s’enroula dans un drap de bain et se posa face à la fenêtre. Aujourd’hui, il ne voyait pas les gens se diriger résolument vers leur travail. Il était encore tôt, c’était pour ça.

Il plissa les yeux pour arriver à voir l’horloge de la petite place en face de chez lui et fronça les sourcils. L’horloge indiquait sept heures et cinq minutes. Et la radio ne s’était pas déclenchée. Il se releva brusquement et se dirigea du boîtier incrusté dans le mur. Il en approcha l’oreille, il tenta de tapoter dessus. Mais il n’y avait rien à faire. Aucun son n’en sortait.

Gul ne savait pas pourquoi, mais il se sentait soudain envahi par l’angoisse. Aussi loin que remontait sa mémoire adulte, la radio avait toujours été là. Elle ne se taisait que la nuit et en général, il s’endormait avant que le silence ne devienne trop pesant.

Mais là, il n’y avait rien.

Il n’y avait rien à part le silence.

 

×

 

Jo s’essuya le front. Les machines faisaient un boucan d’enfer, elles chauffaient tout l’atelier. Sa nuit de boulot était terminée, mais les colosses n’allaient pas s’arrêter. D’autres ouvriers allaient prendre le relais. D’autres ouvriers allaient continuer à les faire vivre.

En voyant sa remplaçante arriver, elle lui fit un signe de tête et se dirigea vers le vestiaire. Elle se sentait tellement crade. Elle savait que son visage était noir de suie. Elle savait qu’elle sentait la charogne.

Elle attrapa des affaires propres et passa sous la douche. Comme d’habitude, elle ne crachait qu’une eau glacée. Mais Jo s’était habituée depuis le temps. Les premières secondes étaient rudes. Celles d’après, un peu moins.

Elle regarda l’eau noire dégouliner et ferma les yeux.

Quand elle sortit dans la rue, elle la trouva bizarrement calme. En général, certains restaient pour discuter, se griller quelques clopes. Mais là, il n’y avait rien. L’autre truc louche, c’était la radio. Elle ne disait plus rien.

Jo tombait de fatigue, mais elle enfonça les mains dans les poches et se dirigea vers l’appart de Tal. Au moins, aujourd’hui, il faisait meilleur et d’épais nuages cachaient le soleil.

— Qu’est-ce tu fous ici ? demanda-t-il en déverrouillant la porte.

— Bonjour à toi aussi.

— Ouais, ouais.

— Il se passe quoi dans la cité ?

— Il s’y passe quoi ?

— C’est tout silencieux.

— Hein ?

— T’es pas réveillé, c’est ça ? Secoue-toi, merde.

— Baisse d’un ton déjà.

Il lança la machine à café et s’assit face à ses écrans. C’était un tel fouillis, cet appart. Jo était à peu près certaine que même Tal ne savait pas tout ce qui s’y cachait. Il y avait des fils dans tous les sens, des composants pour ses machines, des tournevis, de la paperasse. Et quelque part sous tout ce fatras, il y avait un lit. Enfin, elle le supposait. Il devait bien avoir besoin de dormir de temps en temps.

Il lui tendit une tasse fumante.

— J’aime pas le café.

— Pas mon problème. Donc c’est quoi, le souci ?

— La radio dehors. Elle dit plus rien.

— Rien du tout ? C’est pas encore une séance musicale ?

— C’est ça, prends-moi pour une conne. Je sais faire la différence entre la musique et le silence.

— Bois, ça te mettra de meilleure humeur.

Jo grimaça, mais avala une gorgée du liquide amer. Elle regarda Tal pianoter sur son clavier. Elle n’y comprenait strictement rien, mais il avait l’air de savoir ce qu’il faisait.

— Alors ? bougonna-t-elle. Ça devient long.

— Euh.

Il ne répondit même pas à sa pique. Ça devait être grave. Elle n’insista pas, elle le laissa chercher. Elle aimait bien être ici, dans cette tanière. Elle, elle vivait en foyer et sa chambre était un minuscule cube avec une fenêtre, un lit, une table et une chaise. C’était nettoyé automatiquement tous les jours, il n’y avait aucune poussière qui y traînait. Ici, c’était différent. C’était vivant. Sûrement à cause des cafards.

Elle essayait de passer le moins de temps possible chez elle. Heureusement que ceux qui avaient construit les foyers avaient pensé à rajouter des divertissements autour. Les préférés de Jo étaient le bar et le ciné. C’était parfait pour oublier. Bon et depuis quelque temps, il y avait ce boulot avec Tal.

Ils se connaissaient depuis qu’ils étaient gamins. Ils avaient grandi côte à côte, ils avaient vu ensemble la guerre et ils n’y avaient rien compris. Les parents avaient disparu à un moment donné. Jo ne s’en souvenait pas très bien. À vrai dire, elle ne se souvenait même plus de leur tête. C’était sans doute pour le mieux.

Elle avala encore quelques gorgées de café. Elle n’aimait vraiment pas ça. Mais elle avait l’impression que la fatigue partait un peu. Elle se sentait bien.

— Bon bah, on dirait que la radio ne diffuse plus.

— Merci pour cette conclusion, ironisa-t-elle. C’est ce que je t’ai dit il y a une demi-heure.

— Non, mais genre elle diffuse plus du tout. Nulle part.

— Nulle part ? Même pas dans la partie blanche ?

Il secoua la tête.

— Vraiment nulle part.

— Et, euh…

Pour le coup, elle engloutit d’un trait le reste de la tasse.

— Et c’est normal ?

— Alors, comme ça, à vue de nez, je dirais que non.

— Mais…

Elle se frotta le front. Ils n’avaient rien annoncé à la radio à propos d’une pause. Ils avaient même parlé de festivités pour la journée.

— Dis… c’est quand même pas la lettre d’hier qui…

Le regard qu’il lui envoya la coupa dans sa tirade.

— Le but du jeu, Jo, c’est de ne pas poser de questions. T’as reçu le paiement, non ?

— Oui. Enfin, sûrement. J’ai pas vérifié.

— Tu l’as reçu. Je t’assure. Donc tu ne parles plus jamais de cette enveloppe. Compris ?

— Mouais.

— Bien.

— Mais la radio ?

— Est-ce qu’on peut y faire quelque chose ?

— Non.

— Donc est-ce que ça sert à quelque chose qu’on s’inquiète ?

— Non ?

— Voilà, t’as tout compris.

— Et donc on fait quoi ?

Il pivota sa chaise vers elle, croisa les bras sur la poitrine.

— Rien de particulier. Tu rentres chez toi, tu fais ce que t’avais prévu. Et personne ne saura jamais rien. Pigé ?

Elle hésita. Elle savait pourtant que les petites missions qu’ils faisaient ensemble n’étaient pas légales. Une fois, Tal s’était trahi en lui confiant que c’était la rébellion. Il lui avait dit d’oublier. Mais elle s’en souvenait. Très bien, même. Et si la lettre d’hier avait été portée à un rebelle qui bossait dans les beaux quartiers, il était possible que ce soit lui qui ait piraté la radio.

Jo baissa le nez vers la tasse vide. Rentrer chez elle. Dormir. C’était ça, son plan de base.

Rendez-vous le 1er avril pour la publication de l’histoire !

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