Bric-à-brac

Les sensitivity readers et la censure

Il y a quelques jours, j’ai assisté à quelques charmants échanges sur Twitter au sujet des sensitivity readers. Et comme à chaque fois sur Twitter, ça a commencé à crier très fort sans rien écouter en retour. Et il y a quelques petites choses (ou pas si petites) qui m’ont fait lever un sourcil perplexe.

Qu’est-ce donc que ce truc ?

Un sensitivity reader est un•e bêta lecteur•rice qui lit le texte pour apporter son expertise dessus. Le tout pour éviter audit texte de raconter n’importe quoi sur certains points que l’auteur•rice ne maitrise pas ou pas assez. Par exemple, pour un texte avec un personnage issu d’une culture autre que celle de l’auteur•rice, il peut paraitre judicieux de faire appel à un•e lecteur•rice de la culture en question pour signaler ce qui va et ce qui ne correspond pas à la réalité des faits.

Un truc plutôt cool, en soi.

C’est un peu comme si, pour écrire sur la physique nucléaire, vous faisiez appel à un•e spécialiste de la question. Pour pas raconter n’importe quoi, vous savez. Sauf qu’avec les sensitivity readers, allez savoir pourquoi, les gens ont peur. Qu’on les oblige à changer leur sacro-saint texte. Qu’on les censure. Ouh, le vilain mot.

La censure

Au fil des réponses sur le sujet, j’ai vu arriver ce mot assez vite. Censure, censure, censure. Dès que quelqu’un dit que faire appel à ce genre de bêta lecteurs•rices, quelqu’un rapplique pour dire que ça sera tout de suite la censure, qu’on ne pourra plus rien écrire/publier, etc.

Alors, perso, j’ai envie de revenir sur ce mot. Censure. Parce que j’ai une très forte impression qu’on l’emploie à tort et à travers. Et surtout qu’on l’emploie beaucoup trop facilement. Et dans le milieu des auteurs•rices, je trouve ça dommage. On devrait savoir mieux que n’importe qui que les mots ont un poids.

Etant Russe de naissance, j’ai grandi avec l’idée de censure. Vous savez, avec ce petit siècle de dictature qu’on a eu il n’y a pas si longtemps. Et sans partir aussi loin, à l’heure actuelle, dans mon pays, la censure, on l’a. On ne peut pas critiquer le pouvoir sous peine d’amende ou de prison, par exemple. Alors quand on sort la carte “censure” sans vraiment réfléchir au sens du mot, bah ouais, j’ai ma sensibilité propre sur le sujet.

Alors, j’ai une question. Mettons qu’on ait un peu plus en masse les sensitivity readers en France, comment exactement, voyez-vous la mise en place de cette censure ? Dès que quelqu’un publie un texte, on a une armée de bêta lecteurs•rices qui va se jeter dessus et le déchiqueter jusqu’à ce qu’il soit retiré de toute plateforme ou toute librairie ? Je ne sais pas, mais j’aimerais bien voir à quoi pensent les personnes qui crient à la censure.

La liberté

Soyons maintenant plus réalistes.

La vérité, c’est qu’il y a des milliers de bouquins qui paraissent chaque mois, édités ou autoédités. Et que mettre en place cette police de la pensée, bah c’est tout simplement pas jouable. Et puis, pour quoi faire ? Si vous voulez écrire une histoire sur Bérengère, une jeune fille modèle, qui se fait enlever par Gérard, un bad boy ténébreux et écorché vif, pour qu’au final, Bérengère le sauve par la force de l’amour… bah personne ne va vous en empêcher. La preuve en est Wattpad et ses très (très) nombreuses déclinaisons de cette trame.

Ce que beaucoup de ceux•celles qui crient à la censure ne semblent pas comprendre, c’est que personne ne va les obliger à prendre un sensitivity reader pour leurs écrits. Personne. S’ils•elles sont heureux•ses avec leur manière d’écrire et leur manière de raconter des choses, si selon eux•elles tout leur semble bien et qu’ils•elles ne pensent pas avoir de choses problématiques… eh bien, c’est quoi le souci ? Ecrivez, publiez, soyez heureux•se. C’est aussi con que ça. Aucun•e sensitivity reader ne va venir vous harceler pour vous obliger à changer quoi que ce soit. Les lecteurs•rices simples pourraient avoir quelque chose à redire, mais ça, c’est un autre point qui n’a rien à voir avec le reste.

Par contre, si vous ressentez le besoin (et j’insiste là-dessus) de demander l’avis d’une personne concernée par ce que vous décrivez et qui pourrait vous aider à rendre la chose plus juste, c’est dans ce cas (et ce cas seulement) que pourriez faire appel à ce genre de bêta lecteur. De votre plein gré. De votre plein gré. Sans contrainte, vous savez. Et là encore, vous seriez complètement libre d’accepter ou non ce que la personne en face vous propose.

Alors, pourquoi cette peur ? Cette réponse systématique : la censure ? Pourquoi assimiler un truc a priori cool et utile à un nouveau mode d’oppression ?

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