Savoir ralentir

Depuis un bon moment déjà, j’observe un phénomène assez intéressant : la course constante au succès. Dans n’importe quel domaine qui touche plus ou moins aux Internets. Ici, bien évidemment, on va parler de l’aspect littéraire de la chose.

Comment ça se traduit du côté du web littéraire ? On va avoir des sollicitations constantes, une production de masse, des news quotidiennes et toujours ce besoin d’être vu, partagé, lu, commenté. Est-ce que c’est une mauvaise chose ? Je ne sais pas. Mais c’est sans aucun doute une énorme dérive de l’omniprésence de l’Internet et des réseaux sociaux dans notre vie.

J’ai commencé à écrire au siècle dernier (bonjour le coup de vieux xD), j’avais presque dix ans et pour moi, c’était une occasion d’apprendre le français qui n’est pas ma langue maternelle. J’ai écrit sur des cahiers, des carnets, puis je suis passée aux disquettes, aux clefs USB (128Mo, ma première clef, le Graal). Et ce n’est que bien bien plus tard que j’ai découvert qu’on pouvait publier sur Internet. Pour situer les choses, j’ai commencé à écrire en 1996, j’ai commencé à publier en 2006, soit dix ans plus tard. Pourquoi je raconte ça ? Parce que quand je regarde mon parcours, je réalise que c’est cette décennie que j’ai passée coupée de tout échange scribouillard avec les autres qui a formé mon rapport à l’écriture. Certes, j’ai surtout appris et j’ai surtout progressé au contact des autres, mais ce moment où j’étais toute seule avec moi-même et mes cahiers était aussi importante.

Très tôt, je me suis dit que je voulais devenir écrivaine. A ce moment-là, on était quelque part au début des années 2000, Internet était un grain de sable par rapport à sa taille actuelle et l’accès à l’édition était très clair et précis : on envoyait son manuscrit à l’une des grandes ME (en papier, évidemment), on attendait longtemps et on recevait (ou pas) une réponse qui avait quand même de grandes chances d’être négative. L’autoédition existait, certes, mais ça se cantonnait à faire imprimer des dizaines de bouquins et à les stocker dans le garage en espérant pouvoir les vendre à la famille et aux amis. On ne parlait pas d’impression à la demande, de roman numérique ou de toutes ces petites choses. Alors, j’ai attendu. J’ai attendu d’avoir une plume assez solide pour pouvoir écrire quelque chose qui tiendrait la route et que je n’aurais pas honte d’envoyer.

J’ai attendu et c’est là que j’ai découvert les communautés d’écriture. Et ça m’a fait peur. Vraiment. C’était terrifiant de se dire que son texte, on pouvait le mettre à disposition des autres en se bricolant juste un site. C’était terrifiant de se dire que des étrangers allaient le lire, le juger. C’était terrifiant parce que ça obligeait à se sortir de ce cocon de déni dans lequel j’étais bien avec mes plans d’un envoi en ME un jour. Mais j’ai publié. J’ai publié parce que la peur était une chose, mais l’envie de partager en était une autre. J’ai publié, j’ai eu toute sorte de retours. J’ai publié et je n’ai pas arrêté depuis.

Mais revenons à notre sujet !

Si je raconte tout ça, c’est aussi pour montrer à quel point le paysage de la publi en ligne a changé en quinze ans. En 2006, on était tous des amateurices, dans le sens où on publiait nos textes gratuitement, souvent sur des sites qu’on bricolait nous-mêmes, très souvent avec de très faibles connaissances informatiques. En 2020… en 2020, on est limite sur une autre planète. Attention, parce que je vois venir les râleurs, je ne dis pas qu’un système est meilleur qu’un autre. Je dis pas que c’était mieux avant et que ceux qui publient aujourd’hui avec toutes les technologies actuelles sont de mauvaises personnes. Non. Je dis pas ça.

Pour ceux qui ne le savent pas, j’ai un boulot en plus de mon boulot d’écriture. Et ce boulot, c’est de faire des sites web. J’ai commencé me former en 2005 et j’ai commencé à bosser en 2008. Du coup, en parallèle de l’évolution de l’écriture, j’ai vu l’évolution du web d’un point de vue professionnel. Je me souviens par exemple du moment où Facebook n’existait pas. Ouais tongue Et le web, eh bah, il a tout simplement explosé, je pense que je ne vous apprends rien. Il a explosé et a évolué à une vitesse difficilement assimilable. Il y a eu toujours plus de manières de partager, toujours plus de réseaux sociaux, toujours plus de manières de se montrer.

Et en soi, c’est une bonne chose.

C’est grâce à ça, notamment, que j’ai pu me lancer en tant qu’autrice hybride. C’est grâce à ça que je ne me suis pas retrouvée limitée par les attentes de maisons d’édition. C’est grâce à ça que j’ai pu partir dans des textes très expérimentaux, les faire lire, recevoir des retours. Mais il y a un énorme revers de la médaille à tout ça. Et ce revers, c’est l’appel à la productivité.

Bon, si vous me suivez, vous savez que je suis le genre de personne avec 42 projets en même temps et quinze idées à la journée. Et je sais que cette hyperactivité est provoquée par le contexte dans lequel ma plume a évolué. Je sais que je peux difficilement résister à un nouveau challenge, que j’aurai toujours envie de tester tout les trucs qui passeront. Sans doute parce que c’était dans ma nature profonde, mais aussi parce que cette nature profonde a été stimulée par tous ces appels à la création. A la création, mais surtout au succès.

Je pense que c’est un secret pour personne si je dis que notre société érige les success stories en exemples à suivre. Par exemple avec YouTube qui a tué la télé pendant la dernière décennie. On se retrouve avec cet appel à suivre ses rêves, à devenir quelqu’un, etc. D’autant plus, les outils pour y accéder n’ont jamais été aussi simples : on peut mettre une vidéo en ligne en quelques minutes, publier son bouquin, le mettre en vente avec une facilité déconcertante.

Et on cède. On cède, on publie et on se dit que ça va devenir un best seller. Alors, ça peut et dans une minorité de cas ça le devient. Mais dans la majorité, bah on vend une dizaine d’exemplaires et on tombe de très haut. Parce qu’on se rend soudain compte de la difficulté. On se prend alors à scruter les chiffres, sans arrêt, sans arrêt. Et on finit par se dire que les gens ne comprennent pas notre génie ou qu’on est mauvais et qu’on n’arrivera jamais à rien. Ces deux affirmations étant bien sûr fausses. Faussées par le succès qui miroitait devant nos yeux depuis un bail.

J’ai vu ce genre de cas tellement souvent. Des gens qui publient leur premier roman, qui deviennent obsédés par le top 100 d’Amazon et qui ne mesurent la qualité que par lui. Des gens qui se disent que si on ne les achète pas, c’est que ça ne vaut pas la peine qu’ils continuent. Des gens qui cherchent à tout pris à percer, sans se remettre en question.

Et c’est là que j’aimerais proposer un truc : et si on ralentissait ? Si on se calmait sur les success stories ?

Parce que ralentir, se poser, ça peut aussi être bénéfique. On peut par exemple s’interroger sur ses motivations profondes. On peut se demander si l’écriture est vraiment ce qui nous pousse à avancer ou si c’est juste quelque chose qu’on a vu chez d’autres et qu’on a tenté par défaut. On peut se demander ce qu’on veut dans l’écriture, ce qu’on veut raconter, ce qu’on veut raconter vraiment. Et puis aussi, on peut se poser et se demander pourquoi on veut publier à tout prix. On peut se demander si le premier jet d’un premier roman vaut vraiment la peine qu’on le publie. On peut se demander si ça ne vaudrait pas la peine de travailler sa plume, de la faire grandir. On peut se demander tout ça.

Cette année, ça fait 24 ans que j’ai commencé à écrire. Et je sais que si à ma moi de dix, on lui avait mis entre les mains tous les outils d’aujourd’hui, elle n’aurait pas eu le recul nécessaire pour s’en servir. Elle aurait sûrement publié plus tôt et pas forcément des écrits dont elle aurait été fière des années plus tard. Alors je suis contente de ne pas avoir eu ces outils à ma disposition plus tôt. Je suis contente d’avoir pu me construire et d’avoir pu construire ma plume.

Bref : on ralentit ? heart

2 Comments

  • comment-avatar
    Cocochoup 12 octobre 2020 (16 h 06 min)

    Mais bordel, je partage tellement… Je suis en plein dedans, ce besoin de ralentir, de me couper (un peu) des RS, de lutter contre l’appel des nouveaux challenges…

    • comment-avatar
      Svetlana 12 octobre 2020 (16 h 08 min)

      Moh, Cocotte <3 Comme je te comprends x)

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :